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PETER DOHERTY, Hamburg Demonstrations

Semblable à une rubrique nécrologique, Hamburg Demonstrations abonde en fantômes: Amy Winehouse, le personnage fictif de Kolly Kibber, les victimes des attentats, des guerres passées, … Au premier abord, l’album de Peter Doherty dresse un état des lieux assez triste, pour ne pas dire pessimiste. Rappelons que le fond de commerce du dandy à l’allure négligée demeure le néoromantisme et à ces paroles gorgées de mélancolie et de peine, la musique est tantôt de circonstance tantôt à cent lieues de cela. Retour sur un album de pop anglaise pensé comme un cadavre exquis.

Un brouillon inabouti…

En s’installant aux studios Clouds Hill d’Hambourg, Peter Doherty a confié la production à Johann Scheerer afin d’accoucher d’un successeur pour Grace / Wastelands, opus remarquable et aujourd’hui vieux de 8 ans. On peut comparer ces deux disques, à tort. En effet, la démarche de l’Anglais est différente de son premier recueil. À l’instar de La Chambre de Van Gogh à Arles, l’artiste semble ouvrir son petit carnet de notes, d’ébauches de chansons et d’autres mélodies en gestation. Et c’est bien un patchwork sonore qui s’offre à l’auditeur. Cette galette propose une succession aléatoire de somptueuses pièces (Birdcage, Hell to pay at the gates of heaven), chatoyantes comme de la soie et d’autres plus grossières, comparables à une toile de jute (Oily boker). Prenez A spy in the house, ce titre crédité comme une simple démo – chose impensable pour un LP mais pas pour Doherty ! – conforte cette impression de premier jet avec le bruit des touches d’une vieille machine à écrire et avec les échanges de propos avec le reste du groupe qui ponctuent la fin du titre. Dans le cas de la bouleversante I don’t love anyone (but you’re not just anyone) Peter a laissé deux versions. La première mouture est pourvue d’une orchestration originale mettant en avant des cordes ainsi qu’un rythme lent et atypique qui inspirent davantage de tristesse que la seconde, plus dans une veine pop anglaise. Faites votre choix, le chanteur n’a pas réussi. D’ailleurs, il a même placé la version 2 avant l’autre, allez savoir pourquoi, ces artistes ! Et puis, il y a aussi cet hommage à Amy Winehouse. Précédemment enregistré à des fins charitables pour lutte contre les addictions, Flags from the old regime réapparaît comme un revenant sur cet album. Hamburg demonstrations est un disque parcouru par cette voix d’homme perpétuellement alcoolisé (pensons à un Bukowski sur le plateau d’Apostrophes …). Assisté à deux reprises par de langoureuses voix féminines, dont celle de Suzie Martin (Birdcage), le dandy, même s’il en est revenu de ses flirts poussés avec les paradis artificiels, propose une voix chevrotante, à la diction hésitante et qui s’apparente parfois à de l’overtalking. Bref, un chef d’œuvre mais encore dans sa gangue.

… mêlant références populaires et actualités

À ce bateau ivre à la destination incertaine, l’aède distille une pop aux orchestrations dépouillées (piano/guitare-voix) et riches en références. Doherty est un amoureux des mots. C’est un érudit capable de citer tant des classiques anglo-saxons que de recourir à la culture populaire, voire religieuse (Birdcage) et d’introduire des vers en allemand (Kolly Kibber) ou en russe (Down for the outing). Ainsi, les renvois au roman noir sur la première piste, à la Première Guerre mondiale (et les stupides ordres de l’état-major, « I won’t be blindly led No lions by a donkey no ») côtoient des événements plus récents, marqués par la tragédie. Artiste à l’émotion exacerbée, Doherty pleure la disparition de Winehouse sur deux titres, Birdcage dont les paroles sont de la chanteuse soul et Flags from the old regime. Enfin, évoquons la remarquable Hell to pay at the gates of heaven. Sur un thème délivré par un piano enjoué, proche d’une ambiance digne d’un tripot basé sur les docks, enfumé et peuplé d’ouvriers venus dépenser leur solde car désireux d’oublier la morosité du travail, Doherty chante et bat en brèche le fanatisme religieux. En particulier celui qui a meurtri le public du Bataclan ce 13 novembre 2015.


À un âge où son idole rimbaldienne venait de sombrer dans un précipice avec lequel il n’eut de cesse de jouer, Peter a remplacé Pete et est revenu de ses frasques. L’artiste est engagé comme jamais, empathique et sincère. Sans fioriture, même si l’architecture de ce disque est douteuse, l’Anglais semble accessible, gratouillant une guitare à la recherche d’une frêle mélodie pop. Doherty nous interprète la bande-son d’un XXIe siècle en proie à un contexte tendu, avec une trame de guerres, de fanatismes religieux et de poussées nationalistes. Pour rentrer au panthéon des icônes rock, le poète a raté le train il y a 10 ans. Fluctuat nec mergitur, devise parisienne qui pourrait être gravée en bas du blason du héraut Doherty. Peter sombre, mais ne coule pas.

 

  • Benoît GILBERT

 

Artiste : PETER DOHERTY

Album : Hamburg Demonstrations

Label/distribution : BMG

Date de sortie : 05/12/2016

Genre : pop rock

Catégorie : Album rock

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