Logo Sensation Rock

THE SMASHING PUMPKINS, Cyr

Il y a des chroniques qui viennent naturellement, avec limpidité. Alors, l’exercice de rédaction est lumineux, sans gêne ni aspérité. Mais il y a aussi les autres pour lesquelles le travail engagé est en souffrance. A cet instant, le forceps est de rigueur. Telle est la maïeutique des idées. Alors pourquoi s’échiner aujourd’hui à pondre ces lignes pour ce « triste Cyr » (dixit feu Raymond Pelletier) ? Ni apologie ridicule ni déboulonnage outrancier des monumentales Citrouilles, cette chronique tend à remettre cette œuvre au bon endroit. A sa juste place. 

 

The Smashing Pumpkins, Shiny and oh so bright, vol.1 / LP : no past, no future, no sun.

De par son titre, Shiny and oh so bright, vol.1 / LP : no past, no future, no sun. annonçait la venue d’un successeur. D’un volume 2. C’est Cyr qui finalement a émergé des ténèbres 2 ans plus tard. Ce personnage pensé par Brandon Rike, trônant sur la pochette, immaculé, marmoréen, disais-je à l’époque (chronique ci-jointe) est désormais assemblé. Sublimé en clair-obscur, né du néant, puisé dans l’art déco et génial pendant à la façade du Rockfeller Center, on songe à Icare avec ses ailes, à la Maschinemensch, créature cardinale du Metropolis de Fritz Lang, magnifiée avec ses faisceaux lumineux et à bien d’autres demi-dieux antiques.

Ce prime développement et l’affection pour cette pochette ne sont pas une fuite en avant et encore moins une défense Chewbacca afin d’éviter le véritable objet de la chronique de notre média : la musique. Ici celle de The Smashing Pumpkins. J’y viens, mais comme évoqué dans de précédents écrits, les sorties musicales sont aussi le moment où les arts se conjuguent, s’entremêlent pour aboutir à une œuvre commune. Un aspect aujourd’hui subsidiaire en cette ère glorieuse des « nuages » gorgés d’informations personnelles et de discothèques dématérialisées, dont on est détenteur virtuel au mois et pour lesquelles la pochette est reléguée au rang d’accessoire au même titre que la fonction « répétition » sur une application. Passé ce constat digressif, il faut s’en remettre à l’évidence : Cyr est un disque difficile – pour dire vrai, on rame pas mal! – à cerner. Peut être ratée à certains endroits, cette onzième production n’en demeure pas moins intéressante et pas seulement pour son artwork ! 

 

De la trentaine de titres pressentis à l’origine, 21 étaient retenus en janvier 2020 ; finalement, William Patrick Corgan réduisit la voilure encore une fois. Et c’est désormais de Sumerian Records que le géant illinoisais s’est rapproché pour la distribution. Un label vu par certains comme un mauvais présage avant même la parution du premier single. 20 titres tout de même. Là où l’album de 2018 tenait davantage du gros EP avec ses 8 plages, ici on dépasse l’heure de 12 minutes. Est-ce pour autant une chose heureuse ? Chacun jugera.

Ce qui est sûr c’est que The Smashing Pumpkins ont fait preuve de générosité. D’ailleurs, cette dernière s’est déjà matérialisée par la découverte progressive de l’album avant la date fatidique du 27 novembre 2020, un procédé qui n’est pas sans rappeler la démarche entreprise pour Teargarden by Kaleidoscope en 2009. 10 titres sinon rien, soit la moitié du disque furent livrés avec une certaine régularité à partir du 28 août, et par deux s’il vous plaît : Cyr et The colour of love à la date précitée, Confessions of a dopamine addict et Wrath en septembre, Anno Satana et Birch grove puis Ramona et Wyttch en octobre et finalement Purple blood et Dulcet in E à la mi-novembre. A l’exception faite de Starrcraft, la première partie de l’opus était révélée avant l’heure. A ses publications anticipées, une mini-série dystopique intitulée In ashes fut réalisée par le studio Deep Sky. Des vidéos aux faux airs de Metal Hurlant, voire du clip de Paranoid Android furent greffées aux premiers titres, cela en marge des clips de Cyr, Ramona ou Wyttch. Corgan et consorts apparaissaient comme grands seigneurs pour leurs fans alors que 2020 avait décidé de mettre un rideau de fer sur le monde des spectacles vivants.

(THE SMASHING PUMPKINS – In ashes, Ep1 )

 

Dès l’été, le ton fut donné : au grand dam de beaucoup le nouveau SP serait une large fresque synthétique, habitée par des nappes massives de claviers (Confessions of a dopamine addict). Il fallait prêter l’oreille pour extraire une bien maigre guitare électrifiée ou retrouver une batterie dans ce déluge de boites à rythmes. De « rock », on n’avait que Wyttch et son clip plutôt « confiné » à se mettre sous la dent. Vidéo dans laquelle le frontman apparaissait tel un Janus fardé, doté d’ongles crochus et plongé au sein d’un décors érotico-ésotérique, avec son cortège de prêtresses païennes, semblables à des sorcières lascives, de boa, de chat noir et de danseurs à l’accoutrement décidément très psychédélique… Les mauvaises langues et autres picadors y allèrent gaiement : tout mais pas ça ! Corgan a/avait le temps CETTE année de peaufiner la chose, revoir sa copie annoncée dès janvier… Ensuite une fois, chacun tranchera.

(THE SMASHING PUMPKINS, Wyttch)

 

De façon objective, on pouvait avoir une pensée pour les « autres » embarqués dans cette affaire : Chamberlain est de la partie, mais où est Jimmy? Sur Wyttch! Vague morceau dans l’esprit de Kashmir avec son orchestration et ce gros son dévastateur. Mais encore ?! Black forest, black hills… Comme pour Shiny, le batteur est sur la liste de match mais scintille peu dans cet album au clair obscur rassemblant nombre de ritournelles  peu évolutives et dominées par les boîtes à rythme comme sur Purple blood, titre dans la lignée de Depeche Mode. Idem pour Iha. les guitares rares, chétives (Save your tears), acoustiques sur Ramona, mais dépourvues de toute la geste corganienne comptant soli grandiloquents et véritables schlagues s’abattant sur l’auditeur de Zeitgeist, un album désormais lointain car né il y a aujourd’hui presque 2 décennies…

 

Pour autant le colosse suivrait-il l’ère du temps? Glorieuse synthpop, Billy a rejoint tes rangs ! Prenez Telegenix, Tyger, tyger ou la conclusive Minerva! Penser cela serait trompeur car on fera fi d’une grande partie de l’œuvre de l’artiste. Titre sobre pour album à rallonge, Cyr fait polémique alors qu’il s’inscrit pleinement dans un principe de rupture et continuité. Certes chœurs (assurés par Katie Cole et Sierra Swan) et synthétiseurs abondent tandis que la guitare marque le pas, mais voilà un magnifique point commun avec le totémique et alternatif Mellon Collie. Déjà à cet âge d’or de la guitare ultra saturée, WPC faisait de la place pour les ritournelles et autres titres profondément alternatifs, emprunt de la décennie froide et synthétique précédente (1979, Cupid de Locke, …). Indolore, la première piqûre était faite, préparant le terrain pour Adore, un large creuset musical déroutant. Beaucoup ne purent accepter la nouvelle donne et dépasser le double disque magistral. En 1998 il y avait déjà des cris d’orfraies issus des nostalgiques des Smashing. MACHINA/The machines of God puis plus tard Zeitgeist semblèrent leur redonner espoir : grosses guitares, batterie explosive et cerise sur gâteau le retour de James Iha ! Encore une fois, c’est faire abstraction d’une discographie plus complexe. Oubliée la pale resucée desdites Citrouilles que fut Zwan entre 2001 et 2003, Corgan s’était lancé durant le hiatus de six ans dans l’expérimentation personnelle avec un premier album solo, TheFutureEmbrace. Une véritable mise à nu en 2005 dans laquelle la synthétique musique était omniprésente, faisant ici ou là jeu égal avec la 6-cordes bardée de Big Muff. Une esthétique parfois inspirée de New Order que l’on retrouve dans ce nouveau album avec Anno satana.

(THE SMASHING PUMPKINS, Ramona)

 

Billy Corgan, TheFutureEmbrace

Donc non, Corgan n’a pas foncièrement changé son fusil d’épaule. Où réside la vraie déception induite par ce nouvel album ?

Elle fut dévoilée fin novembre et tient en la seconde partie de l’album. Les 10 derniers titres sont nettement en deçà des autres cités plus haut. On pourrait espérer que le temps leur donne raison, que davantage d’écoutes permettront d’apprécier Haunted à sa juste mesure. Idem pour Hidden sun, au potentiel de face B de TheFutureEmbrace. Le rythme peut vous entrainer dès la seconde écoute, mais soyons réalistes, l’attention s’étiole ; l’ennui gagne du terrain. Si la (trop) grande homogénéité mélodique et sonore règne absolument sur le disque, on peine toutefois à trouver des titres qui se détachent singulièrement les uns des autres au-delà des plages 10, voire 11. De surcroît, ce second temps est moins inspiré que l’entame du point de vue rythmique, des mélodies, le chant miaulant, l’omniprésence de chœurs féminins, etc.

 

Alors comment accueillir Cyr ?

The Smashing Pumpkins, Adore

Première possibilité, peut-être comme un concept album lourd mais indivisible. Qu’on le veuille ou non, chaque titre a sa place ici. Une idée induite par l’homogénéité sonore, la prolongation artistique visuellement avec Shiny, la mini-série In ashes et puis l’altération orthographique de nombreux titres, … Corgan s’est fendu d’une orthographe débridée, originale (Telegenix), avec une abondance de « y » (Tyger, tyger, Adrennalynne, Wyttch) ou du doublement de consonne (Starrcraft). Alors oui cela ne change pas foncièrement la donne, la pratique n’est pas nouvelle non plus, mais voilà ça se voit. Il en va de même avec Schaudenfreud, intraduisible même en allemand si l’on ne retire pas le premier U. On obtient alors « joie malveillante », un à-peu-près qui n’est pas sans rappeler Mellon collie and the infinite sadness… Bon à Sensation Rock on n’aura certainement pas l’honneur d’échanger avec cette vache sacrée qu’est WPC pour confirmer ces extrapolations. Pas faute d’avoir demander une entrevue lors de sa venue aux Eurocks en 2019… Enfin, qui sait ?

En rupture avec les attentes, car jugé trop synthétique et pop (Wrath) il ressemble à s’y méprendre avec Adore ou au personnel TheFutureEmbrace (The hidden sun comme énoncé précédemment ou encore Schaudenfreud).

 

The Smashing Pumpkins, MACHINA II/The friends and enemies of modern music

Seconde hypothèse, c’est davantage un disque d’assemblage qu’un album à proprement parler. Si les 10 premiers titres dévoilés avant la date posée par Sumerian peuvent former un vague «ensemble», les autres méritaient d’être sur un second disque. Une dissociation potentielle tant la tête pensant du groupe l’a pratiquée par le passé. En cela, Cyr se rapproche du testamentaire MACHINA II/The friends and enemies of modern music (2000), regroupement 25 titres dispersés sur 3 EPs, oscillant entre 3 et 4 plages, et un album de 14 titres. Voire du projet avorté / en dormance (?) Teargarden by Kaleidoscope : 44 titres étaient alors annoncés ; 12 seulement parurent de façon échelonnés. Quid de la trentaine ? …

En cela, cette œuvre pourrait rejoindre les rangs de Pisces Iscariot ou Judas 0, des disques mêlant faces B, reprises, raretés, etc., réels témoins du caractère prolifique des Citrouilles depuis 1987.

La vraie question tient dans l’après-covid et sa faisabilité en concert. Bien sûr que la démarche de l’album joué in extenso sur scène est rare et non dans les habitudes de la formation, néanmoins on peine à imaginer beaucoup de titres interprétés en public. La liste de ceux pouvant y prétendre apparaît bien mince à grands renforts de batterie et de guitares et de chœurs (Katie Cole) et de claviers (idem) : Wyttch, Ramona, à la rigueur The colour of love… Mais la seconde partie de l’album tient malheureusement du barbiturique musical scénique comme le furent les dernières réalisations du Pink Floyd, en l’espèce A momentary lapse of reason ou The division bell à la fin du siècle dernier. Les soli en moins !

The Smashing Pumpkins, le dimanche 07 juillet 2019, les Eurockéennes, Belfort, Benoît GILBERT

Jamais pingres avec leur fidèle auditoire, Les Citrouilles ont livré fin 2020 une belle pomme de discorde avec Cyr, comme le fut en son temps Kid A de Radiohead. Ramenant la guitare électrique à un instrument de second plan sur nombre de titres, assurant la rythmique comme naguère dans les orchestres de jazz de l’entre-deux-guerres, ce onzième disque aime à brouiller les pistes. Quitte à faire grincer des dents ceux qui ont vieilli avec le quinquagénaire désormais barbu et rêvant encore de sons telluriques comme dans Zero. Mais c’est oublier la règle première chez Les Smashing : c’est toujours Billy qui tranche ! Rien de révolutionnaire en définitive. Cyr est donc à prendre ou à laisser…Comme souligné plus haut, les plus sceptiques vis-à-vis de cet opus cliqueront seulement “cœur” pour les heureux titres élus. Sortis de leur contexte, ils côtoieront dans une playlist hétéroclite d’autres œuvres au format compressé, jusqu’au jour où ils seront décochés pour X raison. Ainsi va la musique aujourd’hui.

 

N.B.: Notez le gap entre le 27 novembre 2020 et aujourd’hui. Un temps nous avons pensé antidater cette chronique, mais force est de conclure qu’il n’y a pas à mentir ou s’excuser pour ce qui peut ressembler à un retard, notre média n’ayant pas reçu l’album en amont du jour fatidique.

Un bis repetita car déjà vécu avec Shiny and oh so bright, vol.1 / LP : no past, no future, no sun en 2018…

-Benoît GILBERT

(THE SMASHING PUMPKINS, Cyr)

Artiste : THE SMASHING PUMPKINS

Album : Cyr

Label : Sumerian Records

Date de sortie : 27 novembre 2020

Genre : rock alternatif

Catégorie : Album rock

 

Total
13
Shares
Related Posts