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LAMBCHOP, Flotus

Chronique de l’album FLOTUS, Lamchop

57 ans, le bel âge pour tenter des expériences musicales. Et puis 30 ans de carrière pour un groupe étiqueté country, c’est le moment ou jamais pour se dépoussiérer. Ici le jeunot en question se nomme Kurt Wagner. La formation, Lambchop. Influencé par les nouveaux totems du hip hop, Kendrick Lamar et consorts, le groupe nous propose FLOTUS, un 12e album atypique. Lamar, mouais … des dires à prendre avec des pincettes, car si l’on creuse un peu, on trouvera de l’or. Ou mieux, du Radiohead et même de la french touch. Explications de texte.

Allons-y franco de port, FLOTUS (acronyme de For Love Often Turns Us Still) est un OVNI du point de vue de la forme mais aussi du fond. Côté structure, cet opus semble symétrique. En effet, les deux morceaux périphériques de l’album (In care of  8675309 et The Hustle), comparables à de puissants piliers, représentent 30 minutes, sur un total de 68 minutes. Voilà, voilà… et entre ces deux tours, 9 titres au format plutôt traditionnel.

Traditionnel, … mais pas pour le registre originel de Lambchop. En effet, les machines sont ici à l’honneur et relèguent les instruments plus classiques au second plan. Exit donc les cordes de Mr. M, l’ambiance cosy d’Ohio, la mélodie fragile de The daily growl (in Is a woman) ! Et cette voix de crooner ? Triturée. Robotisée ! Rappelez-moi le nom du groupe ?! What the f****** hell ?! Chers amateurs de country alternative, vous vivez la même expérience que les adorateurs de Radiohead ont pu connaître en leur temps, avec Kid A. Et les similitudes avec le 4e opus du groupe d’Oxford ne s’arrêtent pas là !

Revenons à nos moutons ou plutôt aux déclarations du chef d’orchestre.

Selon ledit Wagner, FLOTUS aurait été inspiré par la scène hip hop actuelle. Les références à Kendrick Lamar, Shabazz Palaces ou encore Bon Iver sont récurrentes dans ses interviews. Plus honnêtement, l’orchestration lorgne davantage vers du Flying Lotus. La vraie ressemblance avec cette scène réside dans l’emploi outrancier d’un correcteur de voix. Faites donc entrer l’Auto Tune !

Auto Tune, quésaco ? Une aubaine pour les pseudo chanteurs/chanteuses, car le logiciel réajuste les voix ; un miracle technologique ! Poussé dans ses retranchements, le software devient un modulateur de tessiture vocale ouvrant des perspectives originales, transformant le timbre humain en voix robotique et métallique. Ici, le quinquagénaire use de l’outil (sur 10 morceaux tout de même) muant son bel organe en un instrument parmi les autres. Instrument au service d’une atmosphère onirique, parfois proche de la soul music (Direction to the Can) ou du R’n’b (FLOTUS) au travers de murmures, de susurrements, à la limite du borborygme.

Kurt Wagner, bon pour l’abattoir ?

Peut être pas. Franchement, les fans ultimes connaissent à coup sûr son side project, HecTA (Diet, 2015). Ils peuvent difficilement jouer les vierges effarouchées à l’écoute de ces 11 morceaux. Il fallait bien qu’un jour ce matériel électro infuse dans le groupe de Nashville. Sacrilège !

Cette délicate transition musicale est d’emblée confiée au premier titre,  In care of  8675309. Rajoutée à la dernière minute et placée en tête (!), cet extrait est une somptueuse bizarrerie intemporelle. Une pop mélancolique très 70’s à la basse groovy (on pense à Todd Rundgren) rentre en collision avec l’électro pop de Daft Punk, façon Random Access memories. La voix transformée de Wagner chante un long poème durant près de 12 minutes et agréablement on se laisse, contemplatif, porter par cette mélodie délicieuse.

À partir de la seconde piste et jusqu’au terme de l’album, le groupe tend vers l’easy listening, teintée de soul (Direction to the Can), d’électro jazz (Relatives #2) ou de pop minimaliste (JFK, Howe). Cette ambiance lounge rappelle entre autres la French Touch (Air, Sébastien Tellier, Daft Punk), notamment sur FLOTUS ou Old masters. Des renvois à Massive Attack et un semblant de trip hop sont aussi perceptibles sur Writer, (avec un beat voisin de 100th window.)

L’aspect downtempo et jazzy, récurrent dans ces 9 morceaux centraux, est résolument proche du travail de Radiohead. Comment ne pas entendre des similitudes avec des albums comme Kid A, Amnesiac (traitement de la voix, beats entêtants et heurtés, basse ronde et sensuelle aux phrasés intermittents, ondes Martenot sur JFK, etc. ), voire l’album de Thom Yorke, The Eraser (emploi de petits sons invasifs – bips, clips – sous forme de samples structurant certains titres) ?

A contrario, des sonorités old school, jalonnent l’album (les 70’s avec In care of 8675309 et Directions to the can, les années 80 avec sur Harbor country et son synthétiseur caractéristique). Cette esthétique intemporelle s’accompagne aussi d’un côté décalé : l’exemple de NIV est probant avec ses sonorités retro gaming, voire avec Old masters, semblable à une ode aux vacances.

Enfin, même s’ils semblent discrets, le piano, tout comme la guitare d’ailleurs – réduite à peau de chagrin – distillent des motifs simples et brillants. De même, des cuivres font aussi parler d’eux, tant sur Writer que sur l’épique The hustle.

The hustle, parlons-en.

18 minutes de périple musical dépaysant, au cours duquel Lambchop a compilé les titres précédents en une succession de scénettes aux transitions harmonieuses. Les rythmes binaires, jazz, synthétiques et leur absence momentanée participent pleinement à la balade. Selon le frontman, ce morceau de bravoure serait le résultat d’observations lors d’un mariage. Bref, une étude sociologique retranscrite par des instruments. Cerise sur le gâteau, Wagner chante et révèle sa voix chaleureuse de crooner pendant plusieurs minutes ! Avec élégance et discrétion, un timide piano chasse finalement les machines pour refermer cet album de 68 minutes. Tout en résonnance.

À presque 60 ans, Wagner et son groupe se sont donc permis une échappée belle en terra incognita. Réalisant un album aux accents lounge, electro jazz, Lambchop s’offre un brin de légèreté et d’éclectisme, au vu des sombres albums précédents. La preuve que, malgré 30 ans de carrière phonographique, l’on peut encore ouvrir de douces parenthèses musicales. Se renouveler radicalement, quitte à flirter avec des productions plus actuelles tout en expérimentant pendant de longues minutes, tel fut le pari de FLOTUS.

Vous reprendrez bien une petite tranche ?

 

  • Benoît GILBERT

 

Artiste : Lambchop

Album : Flotus

Label / Distribution : Merge

Date de sortie : 04 novembre 2016

Genre : indie pop

Catégorie : Album Rock

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