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THE LIMINANAS + KAS PRODUCT, le jeudi 20 novembre 2025 L’Illiade, ILLKIRCH-GRAFFENSTADEN (67)

The Liminanas, L’Illiade, Benoît GILBERT

20 novembre. Cette date a déjà le goût d’un épilogue. Les feuilles tombent, les agendas se clairsement, et côté concerts, l’année commence doucement à tirer sa révérence. Pour ma part, ce jeudi marquait le dernier rendez-vous 2025 estampillé Artefact PRL. Un ultime frisson live avant la trêve hivernale.

La Laiterie, encore engoncée dans ses échafaudages mais dont la renaissance se dessine chaque jour un peu plus, contraignait la soirée à s’exporter hors les murs. Pour leur troisième passage en sept ans à Strasbourg, The Limiñanas investissaient donc non pas le Point d’Eau, mais l’Illiade d’Illkirch-Graffenstaden. Une salle de 500 âmes debout, remplie à ras bord dès les premières heures, comme un cocon prêt à vibrer sous les basses et les images.

KAS PRODUCT

Difficile d’imaginer meilleure mise en bouche. À l’approche de la première partie, la salle est déjà pleine, compacte, fébrile. KaS Product, dans sa formule revisitée, était manifestement attendu comme on attend une comète rare. Et pour cause : avec moins d’une centaine de concerts officiellement recensés entre 1982 et 1988, le groupe appartient à ces légendes discrètes de l’underground français, dont chaque apparition tient presque du rituel. Depuis 2005, Mona Soyoc est revenue hanter les scènes par touches sporadiques. Mais en 2025, l’événement prend une autre ampleur : un nouvel album, Reloaded, publié 39 ans après Ego Eyes. Une éternité à l’échelle humaine, un battement de cil à celle de la cold wave.

Sur scène, la musique s’échappe des années 80 les plus sombres pour mieux se projeter dans le présent. Les nappes synthétiques rampent, la basse pulse avec froideur, les beats électroniques claquent comme des talons sur le béton. Anciens morceaux et nouvelles compositions s’entrelacent sans heurt, prouvant que l’ADN du groupe n’a rien perdu de sa force d’évocation. Mona Soyoc, prêtresse hiératique, incarne ce magnétisme. Sa voix navigue entre graves profonds et cris aigus, parfois déchirants, évoquant par instants un Robert Smith possédé par l’électricité industrielle. Guitare en bandoulière à certains moments, elle préfère souvent marteler une cymbale à coups de cravache, geste théâtral et brutal, presque chamanique. À ses côtés, Pierre Corneau (basse) et Thomas Bouetel (machines et claviers) forment un socle solide, précis, complice. Lorsque résonne Never Come Back, l’hymne intemporel, un frisson parcourt la salle. Les puristes sourient, les poings se lèvent, la mémoire collective s’embrase. KaS Product quitte la scène sous des applaudissements nourris, sincères, presque reconnaissants.

 

THE LIMIÑANAS

Depuis qu’ils se sont frottés à l’exercice de la musique de film — cinq bandes originales depuis 2021, tout de même —, The Limiñanas ont profondément transformé leur approche scénique. Il y a désormais un avant et un après 2019, année de leur première commande pour Le Bel Été de Pierre Creton. Déjà en 2018 à La Laiterie, le duo esquissait cette mutation, avec ses immenses parapluies de studio photo dressés comme des totems. En 2021, les rideaux de fils servant d’écrans pour des extraits de films d’horreur affirmaient cette volonté de faire dialoguer image et son. Novembre 2025 pousse le curseur encore plus loin. Dès les premières mesures de Spirale, le décor est planté : désolation, lenteur hypnotique, atmosphère funèbre. De larges écrans panoramiques diffusent un flux d’images oppressant. Le groupe, pourtant étendu à six musiciens, reste volontairement relégué dans la pénombre. Des silhouettes plus que des corps. Des exécutants au service de la pellicule. On pense à Gorillaz à ses débuts, quand le visuel prenait le pas sur la chair.

Cette scénographie millimétrée est le fruit d’une collaboration avec SMITH, artiste plasticien déjà à l’œuvre l’an passé. Ensemble, ils tracent un parcours sensoriel dense : extraterrestres aux regards vides, spirales psychédéliques, couleurs saturées, mais aussi une avalanche de références à Tarantino, au giallo italien, aux séries B, avec ces courses-poursuites obsessionnelles répétées jusqu’à l’hypnose. Assister à un concert des Limiñanas, c’est parfois se retrouver face à un ciné-concert inversé, où le groupe devient un orchestre dissimulé. S’il existait une fosse pour les engloutir, on pourrait presque se croire à l’opéra. Exception notable : Keith Streng. Le guitariste des Fleshtones joue les électrons libres, multipliant sauts, déhanchés, jets de jambes et cabrioles depuis les flycases. Un trublion magnifique, seul à chercher le regard du public dans cette mécanique parfaitement huilée.

 

Côté setlist, aucune surprise — et ce n’est pas un reproche. Pour que l’expérience fonctionne, tout est verrouillé. Même enchaînement chaque soir, même narration. Les premiers titres sont issus de Faded, leur dernier album, avant une plongée maîtrisée dans les productions des années 2010. Le voyage est fluide, cinématographique, oscillant entre rock sixties sous acide, transe répétitive (Je m’en vais) et fantasmes américains (El Beach, Malamore…). S’il fallait émettre une réserve, elle concernerait le volume sonore, parfois écrasant. La machine orchestrée par Lionel Limiñana joue fort — très fort — au point que les saturations noient parfois les mélodies lancinantes et la rythmique minimaliste, pourtant si essentielle, de Marie Limiñana. Et puis, bien sûr, on se surprend à rêver : Bobby Gillespie sur Prisoner of Beauty, Rover sur Shout, Bertrand Belin sur J’adore le monde… Des fantasmes de cinéphile musical. On a le droit, non ?

Avant de repartir conquérir l’Europe du Nord, le duo de Cabestany, accompagné de ses fidèles compagnons de route, a livré à l’Illiade un concert visuellement somptueux, dans la continuité de leurs précédents passages strasbourgeois, mais revitalisé par la patte de SMITH. Un spectacle exigeant, parfois écrasant, toujours fascinant. Un plaisir pour les yeux, une claque pour les oreilles — même si ces deux sens ont parfois été mis à rude épreuve par la puissance brute du live. Une manière idéale, en somme, de refermer l’année concerts : dans le clair-obscur, entre cinéma et rock, rêve et saturation.

 

 

Setlist

Spirale

Prisoner of beauty

shout

J’adore le monde

Down underground

Je ne suis pas très drogue

Malamore

Salvation

Shadow people

The gift

One blood circle

Betty and Johnny

Istanbul is sleepy

TV set (The Cramps cover)

Vadutz

Je rentrais par le bois … BB

Rappels

El beach

Jen m’en vais

Rocket USA (suicide cover)

 

Mots et crédit photos: Benoît GILBERT

Merci à Anne-Sophie ainsi qu’aux équipes de la Laiterie et de l’Illiade!

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