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INTERVIEW : BRETON

Actuellement en pleine tournée européenne Breton fera une halte par Besançon et posera ses valises à La Rodia le 24 novembre prochain. L’occasion pour le quintette surréaliste de nous faire découvrir son nouvel album War Room Stories. En avant-goût, Roman Rappak, le leader du groupe a accepté de répondre à nos questions, et ce dans un français parfait.  

SR : Bonjour Roman. Pour commencer, pourrais-tu nous faire une brève présentation de ton collectif ?
R : Adam, Ian, Daniel et moi, on a commencé par faire des films, prendre des photos. On a ensuite fait de la musique, des illustrations sonores pour des films et petit à petit on a construit le groupe. En début d’année on a sorti notre deuxième album sur lequel on a travaillé pendant deux ans. Et aujourd’hui c’est la troisième date de notre tournée.

C’est vrai que vous êtes en pleine tournée européenne. Comment se sont passés ces premiers concerts ? Vous avez de bons retours ?
Oui. Ça s’est super bien passé ! Nous venons d’arriver à Berlin. Nous avons beaucoup de nouvelles chansons et aussi des morceaux qui ont été améliorés.

Vous venez de sortir une réédition de War Room Stories avec une nouvelle chanson qui s’appelle Titan. Peux-tu nous en parler ?
C’est une édition deluxe qui est sortie il y a deux jours. C’est une version plus rock de War Room Stories. Je déteste quand les groupes de musique sortent une version deluxe et ajoutent seulement deux nouvelles chansons et le reste c’est le même album. C’est vraiment pénible. Alors justement, pour ce disque on a écrit deux titres complètement nouveaux et on a aussi ajouté neuf morceaux inédits aux dix pistes déjà existantes. Du coup c’est presque un nouvel album. C’est pour les gens qui ont aimé la première version de War Room Stories et pour leur montrer d’autres chemins qu’on aurait pu prendre.

On dit que vous avez choisi votre nom de groupe  en référence à André Breton. Qu’est-ce qui t’a attiré dans le mouvement surréaliste ? Et en quoi ça a influencé ta musique ?
Je pense que quand tu écris de la musique, ou même l’écriture en générale, c’est toujours une réflexion sur tes sentiments et sur les choses qui t’intéressent. On met toujours beaucoup de soi. Et les surréalistes  parlaient beaucoup de ça, avec l’écriture automatique et le jeu du cadavre exquis. L’idée pour nous, c’était de faire des corrélations d’idées pour voir ce que ça donne, si ça nous faisait penser à quelque chose et créer à partir de ça.

Est-ce que vous avez essayé certaines techniques pour composer votre musique ? L’écriture automatique peut-être ?
Oui, il y a beaucoup de choses qui vont dans le sens de l’écriture automatique sur le deuxième album. Par exemple, on a fait beaucoup de découpage. On prenait des mots dans des articles de journaux, ensuite on choisissait ceux qui nous intéressaient et on mélangeait le tout. On a fait des remixes de pistes existantes. On a aussi pris des boucles qu’on avait enregistrées et on les a mises dans un autre contexte. Parfois, on prenait trois ou quatre notes dans une mélodie et on la mettait dans un autre morceau pour voir.

J’allais te demander tes références musicales, mais Breton finalement c’est plus qu’un groupe, c’est un collectif d’artistes qui ne se cantonne pas à la musique et j’imagine que tu as également puisé l’inspiration en littérature, en photographie, dans le cinéma peut-être. Quelles sont donc tes références artistiques ?
On aime bien un artiste anglais qui s’appelle Grayson Perry, parce qu’il développe très bien l’idée que le monde de l’art est scindé en deux parties – la première qui est réservée aux intellectuels et la seconde, mainstream, pour les autres – et qu’il ne devrait pas y avoir une telle scission entre les deux. Parce que tu peux très bien partir de quelque chose qui appartient à la “mass culture” et en faire quelque chose de très intéressant si tu l’abordes sous un angle intellectuel. À l’inverse, tu peux prendre quelque chose de très compliqué et l’apprécier d’une manière simple, sans l’intellectualiser.

Vous vous définissez comme des artistes « multimédia ». Peux-tu nous expliquer en quoi cela consiste ?
Ça consiste à utiliser les outils que nous avons autour de nous. On peut tourner des films, on peut prendre des photos, on peut écrire de la musique. On peut faire des DJ sets. On peut créer des illustrations, des posters, des pochettes, un graphisme. Pour moi c’est nécessaire de faire tout ça parce qu’on ne peut pas exprimer tout ce qu’on voudrait dire seulement par la musique. On a beaucoup de choses à dire, que l’on peut seulement exprimer par la photo ou des graphismes.

Qu’est-ce que représente pour vous ce papillon enduit de vernis bleuté sur la pochette de votre album ?
On a fait neuf images différentes comme celle-ci pour chaque single et album, et on les a même toutes regroupées en une pour la version deluxe. L’idée c’était de jouer avec le sens, les connotations. Le papillon par exemple évoque l’élégance et la renaissance, c’est un animal chargé de symboles. Ce qui nous intéressait c’était de changer le sens. En l’occurrence, le photographe a versé sur le papillon du vernis à ongles, et ça a donné quelque chose d’étouffé, évoquant la mort tout en restant très joli. Les couleurs sont incroyables, je trouve. C’était également pour illustrer ce qu’on fait avec la musique, c’est-à-dire qu’on essaye de retourner deux ou trois conventions musicales pour voir si ça donne quelque chose de nouveau.

 C’est vrai que votre musique ne semble pas appartenir à un genre particulier comme si elle était capable de se nourrir de tout sans s’y réduire. Est-ce que c’était ça l’idée avec Breton, créer un groupe avec une identité variable, en mutation ?
Oui je pense que c’est un groupe qui est construit avec des gens qui écoutent de la musique maintenant et de la manière dont on l’écoute aujourd’hui. Je pense que c’est pareil pour toi, tu ne vas pas écouter que du rock ou que de l’électro. Il y a beaucoup de genres fascinants qu’on a le droit d’explorer. On n’a pas besoin d’avoir le sentiment de devoir appartenir à un genre précis pour vraiment l’apprécier. Je pense que c’est une manière un peu plus moderne d’aborder la musique. L’identité du groupe est formée par beaucoup de petites identités. Moi par exemple mon père est anglais, ma mère vient d’Irlande et mes grands-parents sont allemands. Nous sommes nous-mêmes tous issus d’un métissage.

Vos textes font état d’un vrai travail d’écriture, il y a des figures de style, des répétitions, une syntaxe particulière. Qu’est-ce qui vous inspire pour écrire ?
J’écris tout le temps. Je prends des notes sur des trucs. J’essaye de trouver des mots, des paroles et des histoires que j’aime. Et je ne sais jamais à l’avance si ça va donner un film, une photo ou une chanson. Du coup, parfois j’en mélange deux ou trois ensembles. Ça m’arrive de parler de Londres, de choses vécues… Mais j’essaye de ne pas donner un sens qui serait forcé, unique à mes chansons.

War Room Stories, littéralement ça se traduit par «  les histoires de la salle des opérations ». Est-ce que c’est une manière de faire référence à votre ancien lab de Londres ?
Oui un peu. C’est aussi pour parler de notre manière de travailler. C’est notre façon de nous échapper du monde et de lui échapper : s’enfermer dans une chambre et se concentrer uniquement sur ce qu’on fait, sans être dirigé ou influencé par ce qui est à la mode ou pas. Des fois c’est peu claustrophobe parce que tu es dans le monde que tu as créé. Mais je pense que c’est nécessaire, surtout à Londres. Il y a tellement de genres, de styles, de modes dans cette ville que ça peut vite devenir étouffant. Si quelque chose est à la mode alors tu l’entends partout. Du coup c’est très difficile de te concentrer sur ce que tu fais et de trouver une manière de t’exprimer qui soit authentique.

C’est important pour vous de ne pas ressembler aux autres groupes en Angleterre ?
Ce qui est important pour nous c’est de créer notre propre identité, de ne pas avoir un groupe qui ressemble à onze autres groupes pour des questions marketing ou parce qu’on en parle dans les journaux. Comme pour les empreintes digitales, on a les nôtres, on veut faire notre propre musique. C’est quelque chose qui est personnel.

Justement, pour faire votre dernier album vous vous êtes dépaysé. Est-ce que Berlin a été propice à la création pour votre collectif ?
C’est une  bonne question parce que Berlin peut aider les artistes de beaucoup de manières différentes. Des fois tu entends des gens qui sont absorbés par le son de Berlin ou par l’histoire musicale ou artistique de Berlin. Il s’avère que Berlin c’est une ville de mélange, une cité de l’adaptation. Pour nous ça a marché avec la musique et ce qu’on a essayé de faire. Il n’y a pas un Berlin, je pense qu’il y a une vingtaine de Berlin différent, d’atmosphères et de styles. Et ça nous a beaucoup inspiré.

War Room Stories est composé de dix morceaux, mais il parait que vous aviez à choisir entre une soixantaine de chansons ! Comment avez-vous fait pour créer autant et ensuite pour sélectionner ?
On était très motivé par la création dès le début. On avait beaucoup d’intérêt pour notre groupe. Du coup on s’y est vraiment consacré : certains d’entre nous ont quitté leurs boulots, d’autres qui étaient à l’université ont pris deux ans de pause sur leurs études juste pour qu’on puisse écriture tout le temps. C’est aussi pour ça qu’on a sorti une version Deluxe. Parce que beaucoup de gens dans notre entourage adoraient d’autres chansons et disaient que c’était bête que le monde ne les entende jamais. Mais il en reste certaines que tu ne peux découvrir qu’au concert. C’est intéressant pour nous de voir ce qu’il se passe avec une chanson qui n’est pas sortie sur l’internet. Si vous venez au concert, vous pourrez l’entendre.

Ça fait maintenant presque un an que cet album est sorti. Quels sont les retours que vous avez eus ? Mieux que le premier ?
Oui, ça a été incroyable. Sur le premier on était encore des débutants. Par exemple on n’avait pas pressé beaucoup d’albums, du coup il y a eu un moment où les gens voulaient l’acheter, mais ils ne pouvaient pas le trouver physiquement alors c’était plutôt un truc d’internet. Et c’était beaucoup plus petit. Pendant la première tournée, on a fait des concerts de cent personnes.  Maintenant on joue dans de plus grandes salles, et on a la possibilité de jouer devant plus de gens ce qui est cool.  Mais ce qui est vraiment important c’est qu’on a plus de moyens pour travailler. Du coup c’est beaucoup plus intéressant, aussi plus intense. Les micros sont plus performants, le son est meilleur … Ça aide ! Jouer dans une salle de cent personnes, c’est toujours plus difficile d’avoir un bon son et de montrer nos visuels. Alors que les salles de mille personnes, en Allemagne ou en France, le son est toujours incroyable et les projections sont superbes.

Il y a un show visuel auquel on peut s’attendre au concert le 24 octobre ?
Oui, chaque chanson à sa propre vidéo tirée d’un film qu’on a réalisé. Et il y en a deux qui ne sont pas visibles sur Youtube et qu’on diffuse uniquement en concert. Je pense que c’est important qu’il y ait des choses qui restent exclusivement visibles en concert.

Une dernière question avant de se quitter. C’est quoi votre playlist du moment ?
On a écouté beaucoup Ratking, c’est un groupe de hip-hop new-yorkais qui est sorti il y a deux, trois mois. Sinon il y a un producteur qui travaille avec Fka Twigs, qu’on écoute beaucoup et, je pense qu’il va produire le prochain album de Björk. On est très intéressé par tout ce qu’elle fait elle aussi.

Interview réalisée par Justine L’habitant,
Crédit photo : DR.
Remerciement à Bob et à Roman Rappak.

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