Logo Sensation Rock

INTERVIEW : KEM LALOT, programmateur des Eurockéennes

Rencontre avec Kem, l’un des deux programmateurs du Festival des Eurockéennes.

Comment vois-tu les retours par rapport à la programmation? Au niveau des ventes, voyez-vous des choses différentes par rapport à l’année dernière ?
Nous sommes ravis des retours par rapport à l’annonce globale de la programmation. Pour les ventes, on était déjà bien partis avec les premiers noms qu’on avait annoncés et puis les noms qu’on annonçait chaque semaine tous les vendredis. On est vraiment sur des scores qui sont bien plus élevés que l’année dernière alors que c’était déjà une année record et qu’on était sur 4 jours. L’annonce de la programmation quant à elle ne s’est pas tarie puisque nous sommes sur des courbes ascendantes. La programmation a été accueillie de diverses manières. Il y a des gens qui ont salué le côté très éclectique, qu’il y ait des têtes d’affiches, des petits groupes et surtout qu’il y en ait pour tous les goûts. Après il y a ceux qui pensaient qu’on allait annoncer d’autres têtes d’affiches, donc on a annoncé Fauve, Gaëtan Roussel, mais on avait plus de têtes d’affiche car on avait dépensé tout notre argent. Et puis il y en a qui nous disent « oh mais c’est bizarre il y a pleins de trucs qu’on ne connait pas, mais c’est génial aussi parce qu’on va les découvrir », c’est assez équilibré. Il y a toujours ceux qui vont dire qu’il n’y a pas assez de métal, pas assez de rock, pas assez de hip-hop, trop d’électro…c’est l’éternel débat. Mais globalement on peut dire que la programmation a été bien reçue.

Es-tu content de la mixité des choix et des thématiques représentées aux Eurockéennes ou bien aurais-tu voulu des choses que tu n’as pas pu faire par manque d’argent et de disponibilité de certains groupes ?
Oui, il y a toujours des déceptions. La programmation que tu imagines en septembre et celle qui arrive mi-avril est rarement la même. On a rapidement su que certains groupes ne seraient pas disponibles à cette période, comme Arcade Fire par exemple, donc tu passes rapidement à autre chose. Nous sommes ravis de cette programmation et puis les groupes que nous n’avons pas pu avoir cette année, nous retenterons l’année prochaine ou dans 2 ans. Après on commence à se rendre compte que les périodes de tournée sont assez bien distinctes : il y a des groupes qui tournent de fin mai jusqu’à début juin, les groupes qui tournent en juillet et ceux qui tournent en août.

Est-ce difficile aujourd’hui de se distinguer des autres festivals au niveau de la programmation, notamment avec les têtes d’affiche ?
Je pense qu’il faut déjà différencier les groupes français des groupes étrangers. On retrouve les groupes français ou francophones un peu partout parce qu’à part en France, en Suisse, en Belgique ou au Québec ils ne vont pas pouvoir trop jouer. Il faut savoir aussi qu’à Belfort tu n’as pas la chance de voir tous les jours Stromae ou Shakaponk par exemple. Pour les groupes étrangers, la difficulté que l’on a c’est que le Festival des Eurockéennes est un gros festival européen mais pas un énorme festival européen à côté de festivals comme Werchter ou Glastonbury qui attirent entre 70 000 et 100 000 personnes par jour. Nous n’avons pas les moyens de faire venir un groupe sous notre nom, de le faire venir en exclusivité. Ça peut arriver parfois par hasard comme l’année dernière avec Blur : nous n’avions pas mis l’argent d’une exclusivité parce que nous n’avions pas les moyens mais finalement leur agent nous a appelés en nous disant qu’avec son montage de tournée il n’y aurait qu’une date en France et c’était nous. Donc on était ravis, mais c’est très rare pour nous de trouver une tête d’affiche en exclusivité. Il faudrait mettre un gros cachet ce qui signifierait augmenter les prix d’entrée ou faire moins de groupes, ce qui n’est pas vraiment la politique de la maison.

Ou augmenter la jauge ou encore changer de site, ce qui serait dommage…
C’est impossible d’augmenter la jauge des Eurockéennes. On a « gratté » un peu cette année : en agrandissant l’espace de la plage on a gagné 1000 à 1500 places, ça va nous permettre de faire plus de tickets mais ce n’est pas énorme, ce n’est pas ça qui va changer la donne. L’idée de changer de site a été évoquée il y a une quinzaine d’année mais a vite été abandonnée car on peut trouver un site plus grand sur Belfort mais ce serait un champ vide, sans âme alors que là on a un site magnifique donc on tient à rester là. Et puis augmenter la jauge, il faut quand même faire 30 000 personnes par jour ce qui n’est pas si évident que ça. Là ça fait 3ans que ça marche plutôt bien mais il y a des années où c’était plus difficile.

Quel est le groupe dont tu es le plus fier d’avoir programmé aux Eurockéennes cette année?
Choisir un groupe parmi cette programmation c’est très compliqué… La tête d’affiche que je suis ravi d’avoir c’est Robert Plant, le chanteur de Led Zeppelin parce qu’il représente une figure emblématique du rock. Il sera présent pour son nouveau projet avec The Sensational Space Shifters, il y aura aussi bien des morceaux de ses albums solo mais aussi une grande part de Led Zeppelin réinterprétés à la sauce de The Sensational Space Shifters. Sinon dans les groupes découvertes, il y a The Black White Family, un rock’n’roll très garage avec un petit côté psyché à découvrir. Benjamin Clementine aussi, il est tout seul avec son piano, on prend un risque car c’est plus calme mais c’est un artiste très charismatique, un peu théâtral donc je pense qu’il s’en sortira très bien. Il y a aussi les Young Fathers qu’on a pu découvrir au Festival GéNéRiQ et qui seront dans la Playa del Brodi avec Brodinski. Brodinski ne les connaissait pas du tout, on lui a fait découvrir et il a vraiment craqué dessus donc il a voulu les inclure dans sa soirée. On est vraiment dans un mélange hip-hop, avec par moments des réminiscences des vieux groupes post punk des années 80’ anglais, c’est vraiment quelque chose de très très fort. Le dimanche c’est peut-être la journée la plus rock, il y a pas mal de choses à découvrir. Notamment Biffy Clyro qui n’est pas encore très connu en France mais c’est un groupe qui n’a plus rien à prouver, on peut les comparer aux Foo Fighters. C’est un groupe qui remplit des stades en Angleterre, qui sait tenir une scène et qui va mettre le feu. Les Suédois de Goat m’ont également mis une claque lorsque je l’ai ai vus, on est plus dans un mélange de transe, de rock expérimental, ce n’est pas très loin de MGMT mais avec un côté beaucoup plus rock. Ça va envoûter les gens, les hypnotiser et les faire danser car ils sont très forts.

Reignwolf sera sur la grande scène, c’est un pari de mettre ce groupe émergeant, un peu comme Gary Clark Jr. l’année dernière ?
Effectivement, quand on a vu débarquer les vidéos de Reignwolf l’année dernière on s’est dit que c’était incroyable mais vrai : un gars tout seul, qui commence généralement ses shows tout seul sur scène avec une puissance très rock, c’est très teigneux, très crasseux. C’est carrément un mélange de blues et de punk. En ce moment il est en train de s’aguerrir à faire de la grande scène puisqu’il fait toutes les premières parties de la tournée des Black Sabbath aux Etats-Unis. Donc oui c’est un pari mais un pari maitrisé je dirai.

Par contre concernant Gaëtan Roussel, je le trouve un peu perdu dans cette programmation…
C’est quelqu’un que l’on aime bien, Gaëtan. Je trouve que dans la chanson populaire rock c’est quand même quelqu’un qui est un petit peu à part. On le suit depuis un moment, depuis Louise Attaque. Son 1er album était peut-être plus réussi que le dernier mais je trouve qu’il essaie des choses et puis humainement on s’entend bien avec lui et on avait envie de lui laisser une place sur la grande scène, c’est quand même quelqu’un d’important dans le rock français.

Fauve c’était la belle surprise l’année dernière, bien qu’ils disaient partout ne pas vouloir se produire sur une grande scène, ça n’a pas été possible cette année ?
Oui. On était assez partagés sur le fait de les faire revenir parce qu’ils étaient sur la petite scène l’année dernière mais il y a eu un tel engouement que beaucoup de gens étaient frustrés de ne pas les voir. On s’est dit qu’avec le nouvel album il y aurait des nouveaux morceaux, un nouveau show donc pourquoi pas les refaire. Et puis comme à GéNérik les concerts ont été remplis en très peu de temps, il y a encore pleins de gens qui n’ont pas pu les voir donc c’est l’occasion.

Il y a une grosse proposition soul vendredi avec The Daptone Super Soul Revue, 30 musiciens vont jouer, comment ça va se présenter ?
Tout va s’enchainer, il n’y aura pas de pauses. Ce sont les groupes du label Daptone et beaucoup de musiciens jouent dans les mêmes groupes. Les changements de plateau vont se faire très rapidement, il y aura peut-être 5min de changement de plateau et encore. L’idée c’est que pendant 2h30 les concerts s’enchainent avec Charles Bradley, Sharon Jones, Antibalas et The Sugarman 3. Le but c’est aussi de présenter différentes facettes de la soul : le côté classique avec Sharon Jones, le côté crooner avec Charles Bradley, le côté un peu plus transe-africaine avec Antibalas et puis le côté très très soul roots old school avec The Sugarman 3, un bon pannel de la soul actuelle. Benjamin Clementine va faire l’ouverture pendant 45 minutes et ça se passera sur la Plage.

Tu nous as dit pendant la conférence de presse que les Pixies et Benjamin Clementine allaient se chevaucher, tu sais que ça en a énervé plus d’un ?
(rires). Oui, c’est toujours la difficulté quand on fait les horaires de passage des groupes. On essaie de regarder qu’un groupe de rock ne joue pas en face d’un autre groupe de rock, que les styles soient différents… Mais on a un public qui est tellement éclectique, qui a envie de voir pleins de choses différentes qu’on arrive jamais à satisfaire tout le monde, même si on fait vraiment attention à ça.

Le samedi est très différent puisqu’il est plutôt électro et hip-hop. As-tu voulu concentrer ces registres sur une journée ou bien est-ce le hasard des calendriers des groupes ?
C’est principalement dû à la Plage à Brodi puisque Brodinski est bien évidemment fan d’electro, c’est ce qu’il fait dans son label Bromance. C’est aussi un gros fan de hip-hop donc il voulait qu’il y ait pas mal de hip-hop dans sa proposition. A la différence par exemple de Busy P l’année dernière avec qui c’était beaucoup plus éclectique, ça passait du hip-hop au grunge avec Dinosaur Jr. à des trucs plus pop pour revenir à de l’électro etc. Brodinski lui c’est vraiment en 3 temps, ce qu’on appelle de «l’intelligent pop » avec un mélange d’électro pop au début, ensuite passer au hip-hop pour terminer avec de l’électro. C’est vraiment la programmation qu’il voulait donc on a monté ça avec lui. Peut-être que l’année prochaine ce sera totalement différent.

Vous avez voulu ce changement pour passer à autre chose ou bien est-ce Pedro Winter (Busy P) qui a souhaité arrêter ?
Non c’était vraiment pour changer. On l’a fait 2 années de suite car il y avait de l’orage en 2012, ce qui fait que plusieurs artistes n’ont pas pu jouer. C’était vraiment frustrant donc on a demandé à Pedro s’il voulait remettre le couvert l’année suivante et il a accepté. Mais l’idée c’est vraiment de changer chaque année, d’avoir un curateur différent chaque année, qu’il vienne de la scène électro ou d’autres scènes.

Il y a deux découvertes sympathiques cette année, Pégase et Mofo Party Plan…
Oui, Mofo Party Plan c’est un groupe qui est assez prometteur, on est un peu dans une veine Foals, Two Doors Cinema Club. C’est un groupe qui n’est pas ultra original dans ce qu’ils font, par contre ils le font très très bien. Ils sont au tout début de leur carrière puisqu’ils n’ont qu’un EP donc on avait envie de leur donner leur chance, de les mettre sous le projecteur. Quant à Pegase ils ont sortis un album vraiment magnifique, c’est un groupe qu’on suit depuis longtemps et on s’est dit que c’était le bon moment pour les programmer. C’est eux qui vont ouvrir la scène le samedi, ce sera un bon moment. Et puis il y a nos petits locaux : Catfish. Ça fait longtemps qu’on les suit également, ils étaient un peu jeunes de projet et puis là il y a leur album qui sort, je les ai vus sur scène ça tient vachement bien la route donc on s’est dit c’est maintenant ou jamais. Ils sont étonnants car ils sont montés assez vite. Je n’étais pas très fan de leur ancien projet il y a quelques années alors que là ils ont une vraie personnalité dans le côté blues rock bien râpeux donc respect. Ils seront aussi au Paléo donc c’est un peu leur année et c’est mérité.

Vous aimez bien quelquefois faire venir des groupes et les suivre au cours de leur ascension comme Metronomy qui est venu en 2011 et qui revient cette année. En ce qui concerne Carbon Airways, j’étais étonné que vous ne les fassiez pas venir cette année après les scènes qu’ils ont faites comme au Coachella par exemple.
Ils sont venus il y a 2 ans donc on va laisser un petit peu de temps mais ils reviendront, c’est sûr. Je pense qu’on était là au bon moment pour les aider un peu et c’est vrai que là ils prennent leur envol. On reviendra dans quelques années pourquoi pas pour qu’ils clôturent la grande scène, je leur souhaite. Ce serait amplement mérité parce que des jeunes aussi précoces qui font une musique aussi puissante je dis respect.

Pour finir, tu étais au concert de Détroit à Dijon, tu en as pensé quoi ?
J’ai trouvé ça d’enfer, ils arrivent à transcender les morceaux de l’album. Ils n’ont pas joué tous les morceaux, je crois qu’il y a deux morceaux de leur album qu’ils n’ont pas joué. Ils ont joué 2h donc c’était assez généreux. Et puis ils ont aussi fait pas mal de chansons de Noir Désir mais ce qui était bien c’est qu’il les ont fait à leur sauce.

Crédit photo : DR/sofoot.com.

Total
0
Shares
Related Posts