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INTERVIEW : TROPICAL HORSES

Alors que vient de sortir son Mirador, un album fou, haut perché, un labyrinthe sonore sorti chez Anywave et La Montagne Sacrée, Max-Antoine, le gardien de ce projet, a accepté d’éclaircir sa démarche.

Tropical Horses est un projet solo. Es-tu multi-instrumentiste à la base ?

Je ne sais pas lire les notes, ni les comprendre, je n’arrive pas à saisir ce qu’est un Mi ou un La. J’ai un rapport mathématique à la musique, pour moi ce sont des lignes dans des cases qu’il faut accorder les unes avec les autres. L’idée pour moi c’est juste d’accorder des données numérique et des fréquences.

T’es-tu tout de suite orienté vers ce projet solo complètement hybride qu’est Tropical Horses ou as-tu fait l’expérience de jouer dans des groupes auparavant ?

C’est mon premier vrai projet. J’ai toujours été hyper complexé par rapport à la musique, j’ai jamais osé jouer dans des groupes parce que j’ai longtemps sacralisé l’idée même de faire de la musique et que je déteste l’imposture. Un jour j’ai tenté de monter un truc avec mon pote Nico, on a appelé ça Eric Cantona Kung-Fu Kick. On utilisait des battes de base-ball et on jouait avec des maillots de foot en criant comme des porcs égorgés. C’était la rencontre entre les Swaggs et des singes trisomiques sous kétamine. Ca a posé les fondements de ce qu’est devenu par la suite Tropical Horses.

Le genre de musique jouée l’est parfois par volonté et d’autres fois par pur hasard. Est-ce que ce mélange de pop/garage/surf-wave est conscient ou a-t-il émergé au-fur-et-à mesure de tes compositions, involontairement ?

Ca vient des choses que j’écoutais à l’époque où j’ai enregistré mes premiers morceaux, beaucoup de garage, du Ty Segall, Thee Oh Sees un peu de psyché avec Spacemen 3 et cie, pas mal de Animal Collective, les compilé Analog Africa/Sublime Frequencies. Sur les deux premiers EPs, on ressent de manière assez clair ces influences là. Et puis, à un moment ça m’a gonflé parce que je ne me reconnaissais plus du tout la dedans, ce sont des genres musicaux qui se regardent un peu trop le nombril et dont le renouvellement ne passe pas par la relecture mais par des combinaisons de références. La référence au passé, à des groupes, à des genres, ça gangrène la musique, c’est sans intérêt. J’essaie de penser par univers, story-telling, textures et non par genres musicaux.

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Avec quoi est-ce que tu composes, avec quels instruments (acoustiques ou sur logiciel) commences-tu ?

Il n’y a pas de règles, parfois je fais ça à la guitare, sur mon logiciel ou en répèt’ et j’y reviens pour étoffer les choses.

Pour exemple, Through Your Eyes I See Impenetrable Sadness a été composé en quinze minutes pour faire une blague. J’ai « rouvert » le morceau au bout d’un an en me disant que je voulais en faire un remix pour m’amuser, ça a donné un morceau fleuve de 10 minutes. Idem pour Depressed Is Only The Beginning, le morceau de fin de Mirador qui m’a pris une petite soirée en chausson mais qui a demandé pas mal de temps avant d’arriver à sa version définitive. C’est le travail des textures et de l’univers sonore, l’architecture des morceaux et des sons qui se font écho, se répondent, qui m’intéresse et donc me prend le plus de temps.

Pour Mirador, j’ai repris des idées qui venait de la construction de Closer de Joy Division ou Your Funeral My Trial de Nick Cave & The Bad Seeds. J’ai intégré des sons et des gimmicks qui venaient de chez Clinic, du dub, des musiques industrielles, de la techno, tout en ayant pour base le son qui me caractérisait déjà.

Mirador… Ce titre rappelle Surveiller et Punir, (d’ailleurs, la pochette fait penser à un blockhaus) et tu déclines des titres assez dépressifs… La prison, l’enfermement, c’est à l’intérieur de soi-même ?

Je vais laisser les gens interpréter le titre à leur façon. J’ai voulu faire un disque sur l’enfermement, la folie et l’impossibilité de s’en libérer. Une sorte d’Odyssée au pays des sadiques, des fous, des fêtards, des sataniques, des runaways, des amoureux torturés. C’est l’idée de base mais chacun est libre de l’entendre comme il le veut et on peut questionner cette intention là, ce discours. Je propose une matière sonore avec des indication typologiques qui répondent à une norme, en aucun cas je ne ferme la porte aux interprétations ou pose un discours fermé et indéboulonnable.

Un clip va accompagner Dead Gaze Exorcism. Qui est à la réalisation ? Pourquoi avoir choisi ce morceau-là et ces images à la fois minimalistes (peu d’éléments, pas de narration) et violentes ?

Alors je co-réalise le clip avec mon pote Anthony Lapia qui a réalisé pas mal de court-métrages auparavant. J’ai choisi DGE pour des raisons d’ordre pragmatique, c’est le morceau le plus « catchy » de l’album et il permet une belle transition esthétique avec ce que j’ai pu faire par le passé . C’est un clip sur le ridicule et l’absurdité d’une folie, un mec qui se tape la tête contre les murs mais dont les gestes et l’attitude sont inconséquents, n’ont aucune signification pour le monde et dont l’apparente libération, l’exorcisme intérieur amène vers la solitude, l’oubli et la dépression. Ca se rapproche pas mal de ma vision du monde.

 

Cet album est en co-production entre Anywave et Montagne Sacrée. Peux tu nous parler un peu de ta collaboration avec ces labels (comment t’ont-ils repéré, pourquoi deux labels plutôt qu’un ?)

Pas de grande histoire, j’ai maté des matchs de foot avec Aurelien d’Anywave, j’ai décuvé un nombre incalculable de fois sur le canapé de Julien Montagne Sacrée. Ils m’ont fait confiance alors que je n’avais aucun morceau de prêts au moment où on s’était mis ok pour lancer le disque.

On est sur une économie hyper fragile et aucun des deux ne pouvait balancer la thune pour le pressage comme ça. On a demandé de l’aide à Balades Sonores pour nous accompagner dans le financement du disque, historiquement c’est une structure qui m’a toujours soutenu donc il n’y avait pas de raisons qu’elle ne le fasse pas pour le disque. Surtout, je ne voulais pas passer un an à démarcher des labels, me prendre la tête et être dans l’attente et le doute. Mon seul objectif, c’était de faire un disque qui fasse honneur à l’investissement des labels et des gens qui se bougent le cul bénévolement pour le projet.

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Comment est-ce que ça se passe sur scène, en tant que one-man band ? Est-ce que, comme un Jessica 93, tu tournoies entre basse/guitare et arsenal de pédales, as tu des boucles pré-enregistrées ? 

Alors je refuse, pour le moment, de pré-enregistrer. C’est pas un truc idéologique ou autre, c’est juste que j’aime le coté imprévisible du live, de ne pas être sur du concert que je vais faire, pouvoir jongler au dernier moment entre les morceaux. Jaime l’idée que les choses ne soit pas figées.

Pour revenir à l’aspect purement technique, c’est effectivement un peu le même principe que Jessica 93 sauf qu’il y a un peu plus d’instruments (clavier, pad à percussions, guitare) et qu’ils sont concentrés dans un périmètre hyper restreint.

Après la manière de faire de la musique ne m’intéresse pas, ce qui compte c’est le résultat. Ca peut paraitre hyper con et basique mais c’est la profonde vérité. Les débats, analo/numérique, sample/pas sample, batteur/boite à rythme, ça ne m’interresse pas.

Tu as sorti un EP deux titres avec Princesse (Anthony Alias) en 2014. Vous avez fait des concerts ensemble, as tu préféré la scène seul ou accompagné ?

J’en pouvais plus de jouer tout seul, c’était devenu asphyxiant et anxiogène. Je voulais arrêter le projet et ne pas faire d’album, j’ai raté mes derniers concerts en solo parce que je me voyais comme un fantôme sur scène et que je détestais l’image que je renvoyais. La collab avec Princesse a été le déclic pour passer à la formule duo en live et j’ai rebondi très vite en intégrant Oan Kim de Chinese Army au saxophone pour les lives. La dimension agressive, sexuelle mais profondément triste du saxophone était l’élément qui manquait à ma musique.

Ton utilisation de la voix est assez originale, très variée, tu oses aller loin (aigües, murmures …). C’est un exutoire ?

Pour des raisons d’ordre pragmatique je ne chante pas lors des enregistrements. J’ai un colloc et des voisins, j’ai pas envie de faire chier tout mon immeuble. J’enregistre donc ma voix avec le micro du mac, je suis hyper près et ça crée une sorte de mélange entre saturation et reverb qui donne cette effet assez gratiné et caverneux à mi-chemin entre le murmure, le cri et le parlé/chanté. Pour le live j’ai un pitch correcteur, un peu comme SCH quoi, et on entend très distinctement les insanités que j’énumère. A une époque je pensais que l’exutoire c’était crier dans mon micro pendant 40 min pour dire au monde que j’allais mal. En vérité, les gens te prennent pour un clown ou un fou. Aujourd’hui, je préfère travailler dans la retenu sur l’explosion.

Tu as déjà pas mal de dates de concerts derrière toi, tu as partagé la scène avec d’autres groupes plus ou moins proches de ton univers. Lesquels t’ont marqué ? 

Disco Anti Napoleon sans hésitation. En fait j’ai joué avec pas mal de groupes mais pour moi ce sont les meilleurs, ils sont au dessus du lot. Il y a quelque chose qui tient du lumineux et du mélancolique, c’est profond, lisible sans pour autant faire de compromis. Je pense que si plus jeune j’avais eu un groupe avec mes potes, j’aurais voulu qu’il ressemble à celui-là.

Tu as fait un Dj-set en compagnie de A V G V S T. Comment envisages-tu le dj-set par rapport aux scènes habituelles ?

Je commence vraiment à le voir comme une extension du live, un véritable complément. Je bosse sur une narration, quelque chose de très sombre avec des éléments industriels, percussifs et arabisant. Pour le moment c’est une récréation mais peut-être qu’à terme ça deviendra plus sérieux.

Un lieu idéal pour jouer et faire résonner tes morceaux, ce serait où ? 

Le LEGO bleu dans Cheri J’ai Rétréci Les Gosses.

Pour finir, en regardant ton compte instagram, on peut voir beaucoup de littérature. Céline, Modiano, Kundera, Hesse, Foucault… Tu es un grand lecteur ou un lecteur de circonstance ? Est-ce que cela nourrit tes propres textes ?

Ahah c’est marrant que tu parles de ça. Je vais être hyper honnête sur la question, j’ai pas mal lâché la littérature et je m’y suis remis il y a un an maintenant. Je suis pas du genre à lire quatre livres par semaine mais j’essaye de lire au maximum. J’ai pas mal été marqué par Modiano et Dos Passos. Je ne sais pas si ça nourrit mes textes parce que je ne suis pas un songwritter, ce sont des mots simples, souvent pensés au moment de les enregistrer, proche de l’écriture automatique. Je n’ai pas vocation à décrire par les mots mais par les sensations, les textures, c’est ce qui m’intéresse, je n’ai pas le talent pour écrire de belles choses.

Je me sens en totale connexion avec Modiano, si j’avais le talent pour écrire, c’est le genre de livre que je rêverais d’écrire, je me sens limite proche du mec parce que tu sens que quand il parle, les idées vont trop vite dans sa tête, c’est ce qui donne ses hésitations, le caractère instable mais profondément touchant de son discours oral. Son idée de fiction, de réflexion sur l’éclatement du souvenir, la reconstruction d’un espace mental par le souvenir est quelque chose que j’essaie d’intégrer dans ce que je fais, bien que ce n’e soit pas encore assez affirmé et maitrisé chez moi.

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-Clémence Mesnier

Merci à Max-Antoine pour ses réponses, à Rémi de Club Bureau/Atelier Ciseau pour la coordination, ainsi qu’au label Anywave.

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