Ayron JONES au New Morning (29/11/2021)

Après une longue année et demie de frustration, qui aura tenu le public parisien loin des salles de concerts intimistes (celles-là même où la distanciation sociale n’est pas au diapason), retrouver le chemin du NEW MORNING (un bastion de ce genre de lieux)  pour un concert fiévreux et intense avait presque quelque chose de salvateur … de libérateur même.

Et quel plus beau rock pour cet écrin que celui d’Ayron Jones, songwriter de Seattle aux textes affûtés et aux riffs tranchants, venu avec son clan de zicos à la prestance scénique impeccable, relancer la machine à larsen à plein régime .

Lorsque les lumières s’éteignent et que le quatuor débarque sur scène, ce lundi 29 novembre au soir, on croirait que l’on va replonger direct dans l’ambiance des concerts afro-funk dont la petite salle de la capitale s’est faite une solide réputation (Roy Ayers, Cory Henry et même Gil Scott Heron ont fait trembler ses murs par le passé).

Mais c’est se fourvoyer bien hâtivement dans le cliché le plus primaire qui voudrait faire oublier que, même si les musiciens à la peau d’ébène ne sont pas les plus représentés dans le rock dit « électrique », ils ne sont pas loin d’être les plus charismatiques. Et ce concert allait une nouvelle fois le prouver.

Lunettes noires, tiags cloutées, perfecto, sangle frappée d’un « A » rouge vif, collier monté de perles turquoise et bonnet vissé sur le crâne, Ayron avance dans un halo rougeâtre, l’air grave devant un public masqué.

Torse nu derrière ses fûts le batteur Bobby Jimmi, à la bonhomie évidente, ajuste sa casquette, tandis que Bob Lovelace, sautillant déjà frénétiquement la basse au cou, prend le pouls en balayant de son regard perçant la foule. Tout sourire dehors, les dreads en vrille et la guitare en bandoulière, Matthew Jacquette (Matt Jams pour les intimes) annonce pourtant que l’atmosphère sera chaude mais bon enfant.

Pas le temps de hurler sa joie que les premiers accords des bad guys retentissent dans toute l’alcôve. Des guitares retenues avant l’assaut qui laissent crépiter la voix suave d’Ayron.

Limpide, tranchant, le son fracture alors le silence aux deux tibias avec une force massive : « Here come the boooyzzz !!!! ». Le ton est bel est bien donné, les 4 du Puget Sound vont faire voler le bois en éclats.

On retrouve d’entrée cette parfaite alchimie musicale, qui avait déjà opéré sur album, d’un heavy blues boosté au son grunge et s’invitant sur les terres d’un hard-rock old school.

Le fer des cinq cordes est chauffé à blanc et la mécanique très bien huilée : Ayron tombe ses verres trempés.

Comme un diptyque attendu, c’est le rocailleux titre Emily qui déboule ensuite, ponctué d’un furieux jam de batterie. Les mélodies insidieuses sur grattes cracheuses font penser à du Lenny Kravitz qu’on aurait branché sur un ampli poussé à 11. La scène n’est pas bien grande mais le band l’arpente de long en large, incapable de tenir en place.

Ça claque sans répit et le public a déjà bien la banane sous le masque chirurgical. Arrive alors Supercharged, single phare aux influences Stoner évidentes. Le refrain catchy est repris de toutes parts : « You shocked my heart, I’m supercharged ! » comme un écho de fond rendu par le public à cette bête scénique déchaînée.

Le groupe enchaîne sur une reprise survoltée du Breed de Nirvana comme pour réaffirmer son appartenance et sa filiation au berceau de la musique underground des nineties.

La fièvre de la version originale de Cobain est intacte, Ayron appuie même un peu plus encore sur la pédale punk.

À peine quatre morceaux et on a des acouphènes plein les feuilles ; sang, on avait presque oublié tout le bien que ça fait !

Comme une brise Spinning Circles vient légèrement calmer le jeu ; un morceau qui nous rappelle que Jones est également à l’aise dans les envolées mélodiques popisantes. Ce chant raffiné qui finit par exploser dans son dernier quart fait instantanément mouche. Tout comme le très lyrique Killing Season, l’entraînant Free et ses solides plans guitares et la superbe ballade électrisante Take your time qui sera l’occasion de faire clapper les mains de la foule à l’unisson.

Re-décollage en douceur avec le funky Hot Friends et ses rythmes saccadés qui nous feraient presque onduler sur le dancefloor si les battles de guitares ne venaient pas faire évoluer le titre en véritable prouesse technique. Le groupe a la fièvre scénique et ça se ressent à chaque chanson dans cette propension qu’ont chacun des membres d’aller au contact les uns aux autres et de communiquer avec la fosse.

Question d’héritage, celle d’une musique blues fondée sur le partage d’émotion et l’interconnexion avec son auditoire. Baptized in Muddy Waters le rappelle si bien avec panache, en marchant avec force dans les creusets rocailleux du Mannish Boy, là où tout a commencé.

Et comme si cela ne suffisait pas d’invoquer un père fondateur, Ayron Jones enfonce le clou par une reprise très habitée du Hey Joe d’Hendrix : splendide moment. Surtout placée pas loin de My Love Remains, un titre fait de la même sève, où les arpèges psychédéliques s’inscrivent directement dans la lignée des œuvres complexes et envoûtantes des années 70.

Mercy et Take me away ramènent le soufre sur les planches dans le dernier souffle ; une explosion d’instruments qui fait vriller les têtes. Le groupe est bouillonnant, Bob enquille les jumps de 2 mètres de haut, Bobby Jimmy martèle ses toms avec une bouille enjouée et expressive tandis qu’Ayron et Matt enchaînent les affrontements de cordes aux corps à corps.

La magie finira par imploser dans une reprise inespérée du Purple Rain de Prince (un ancien habitué des after-show au New-Morning) qui  raisonnera encore longtemps après cette performance démentielle et revivifiante.

En larmes sous les spots irradiants et la masse d’applaudissement qui accompagne son dernier baroud d’honneur, le grand Ayron Jones empoigne son groupe avec la tendresse d’un père pour ses enfants.

Clap de fin de la tournée européenne, épilogue d’un concert véhément et émouvant. Certainement l’un des plus beaux de l’année 2021 dans la capitale.

Olivier LESCROEL

Crédits photos : Olivier LESCROEL

 

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