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Belfast, rock city

Quartier catholique ouest Belfast

On ne le sait pas assez mais la capitale de l’Irlande du Nord a été et est encore aujourd’hui l’ une des villes les plus intéressantes d’Europe en matière de rock. Panorama non exhaustif d’une cité à découvrir absolument.

Dans les années 60, Them enflamme le Royaume-Uni avec « Gloria », premier numéro un d’un groupe nord-irlandais. Terri Hooley, figure marquante de la scène musicale de Belfast, disquaire et responsable du mythique label Good Vibrations se souvient : « Quand Them a été numéro un, cela a été une grande fierté en Irlande du Nord. On s’est dit qu’un groupe de chez nous pouvait atteindre les plus hauts sommets des charts. »

 

Après la fin de Them, Van Morrison devient l’icône que l’on sait et sort plusieurs albums qui deviennent des classiques de l’histoire du rock : « Astral Weeks », « Moondance », « Tupelo Honey »…
Aujourd’hui encore, pas une discussion dans un bar de la ville ou avec un chauffeur de taxi sans que son nom ne soit évoqué avec fierté.
Belfast aurait pu, aurait dû devenir l’une des villes les plus importantes du Royaume-Uni au niveau de la production musicale mais à la fin des années 60 alors que l’Angleterre se passionne pour les Beatles et les Stones, la ville plonge dans le chaos et les affrontements entre catholiques et protestants qui avaient été relativement sous contrôle jusqu’à présent deviennent chaque jour plus violents. Les morts se comptent par dizaine de milliers. Année après année, la spirale de la violence augmente. La haïne entre loyalistes protestants et catholiques atteint des sommets effrayant. Les protestants créent des milices paramilitaires comme l’UVF qui tuent les catholiques dans la rue. En représailles, l’IRA fait sauter les pubs loyalistes de Shankill Road. La tension est à son paroxysme.

 

 

Pas étonnant dès lors que ce soit la vague punk qui remet Belfast sur la carte musicale du Royaume-Uni. Le punk est une révolution. Son urgence ne peut que se marier avec le chaos qui règne alors à Belfast. Comme le souligne Terri Hooley : « Etre punk ici en 77, ce n’est pas la même chose que l’être à Londres. Là-bas, ce sont les petits bourgeois qui l’étaient. Ici, l’être avec ce que l’on appelle communèment « les troubles » ( les tueries entre catholiques et protestants), ça prend une toute autre dimension. Et puis avec le chaos qui régnait ici, les groupes punks ne voulaient pas ou ne pouvaient pas venir jouer. C’est d’ailleurs pour cela que les mecs de U2 avant de créer leur groupe venaient voir les groupes punk de Belfast sur scène. Ils savaient que c’étaient les meilleurs.»
Terri Hooley découvre alors certains des groupes majeurs de ce que sera la scène punk ou pop-punk de la ville : Outcasts, Rudy, Protex, Undertones et les sort sur son label : « Les Undertones n’intéressaient personne. Feargal Sharkey se faisait insulter dans la rue. Lorsque j’ai sorti « Teenage Kicks », personne n’en voulait et puis John Peel les a joué deux fois un soir à son émission radio et c’était parti ».

A cette époque, le magasin de disques de Terri devient l’épicentre de la scène musicale de la ville : « Lorsque j’ai ouvert Good Vibrations en 1976, en plein centre de Belfast, dans la rue la plus bombardée de toute l’Europe, les gens m’ont dit tu es complètement fou. Aller dans le centre de Belfast, c’était risquer sa vie à chaque instant. On vivait en permanence avec la peur au ventre. Et comme en plus tant les jeunes cathos que les jeunes protestants fréquentaient mon magasin, j’étais d’autant plus haï par les deux communautés ».

 

Si la guerre est aujourd’hui enfin terminée, ces années de violence qui auront coûté la vie à plus de quatre mille personnes expliquent certainement pourquoi Belfast produit aujourd’hui des groupes qui oeuvrent assez peu dans la pop mais bien plus souvent dans le punk, le noise, le metal, le post-punk.

Une ville qui a vécu tant d’années sous tension ne peut produire qu’une musique sous tension. Certains groupes mythiques de la ville, comme Stiff Little Fingers, n’y habitent désormais plus mais les Outcasts sont toujours là et donnent régulièrement des concerts en ville. Et sous l’ombre de ces glorieux ainés arrivent une nouvelle vague particulièrement intéressante avec des groupes comme The New Pagans, Problem Patterns, Duellists, The Crawling ou les plus anciens Slomatics.

Ces groupes arrivent dans une société en mutation et ce qui semblait impossible hier arrive enfin aujourd’hui avec notamment l’instauration du mariage gay ( le premier vient d’être célébré ces jours derniers). Les punks féministes de Problem Patterns, tout jeune groupe crée en Novembre 2018, incluent bien évidemment ces thématiques dans leurs morceaux : « On joue du punk. C’est arrivé naturellement. Nous sommes simplement des filles qui aimont hurler dans une pièce, donc faire du punk était on ne peut plus naturel pour nous. Même si nous apprécions l’histoire musicale de cette ville, elle ne nous influence pas. Nous sommes punk dans le sens où nous parlons de ce qui a toujours intéressé les punks : la frustration. Nos paroles relatent toujours des expériences que nous avons vécues. Nous étions féministes avant de créer le groupe. C’est ainsi que nous sommes devenues amies. Nos morceaux parlent de l’avortement, des droits des femmes mais nous ne nous asseyons pas en nous disant : « nous allons écrire un morceau féministe ». Notre message est sérieux mais il y a aussi beaucoup d’humour dans nos paroles. Le message passe sans doute mieux de cette manière ».

Une grande solidarité existe entre les groupes de la ville car si New Pagans joue dans un style très différent de celui de Problem Patterns, ils disent être fans de ce groupe avec lequel il partage régulièrement l’affiche. Fondé il y a trois ans, New Pagans est l’un des groupes les plus intéressants à émerger de la nouvelle scène local. Le groupe mêle pop et rock à guitares : « Nous aimons les mélodies mais avec un gros son. Nous sommes un guitar band. Nous adorons Sonic Youth et Nirvana. Nous travaillons énormément la structure des morceaux. »
Le groupe vient tout juste de sortir son premier EP physique qui reprend plusieurs de leurs titres déjà sortis dans le passé ainsi que deux nouveaux titres qui explorent de nouveaux horizons musicaux. « Nous n’avions sorti nos premiers morceaux qu’en digital pour des raisons financières. ». New Pagans commence à être joué à la BBC et le groupe démarrre sa première tournée anglaise en Mars prochain. Tous les voyants semblent au vert en 2020 pour le combo.

Plus extrême que Problem Patterns ou New Pagans, The Crawling est l’un des groupes metal les plus intéressants de la ville même si le groupe n’est pas exactement de Belfast mais de ( situé à une dizaine de kilomètres de la capitale). Auteur de deux albums, « Anatomy of Loss » (2017) et « Wolfes and The Hideous White » (2018) sorti sur le label Grindscene Records, The Crawling propose un post black metal mâtiné de death particulièrement étrange et novateur. Leurs vidéos sont un must avec des scènes horrifiques sorties du plus profond des ténéères.

Actifs depuis plus de quinze ans sur la scène nord-irlandaise, Slomatics est devenu un groupe de référence. Leur doom mâtiné de sludge est somptueux et le combo délivre une musique atmosphérique particulièrement intéressante. Leur dernier album en date, le sixième de leur carrière, « Canyons » (2019) est un must pour tout amateur de heavy-rock.
Quant à la scène noise, elle est dignement représentée par Duellists. Composé d’ex membres de Throat et Element, autres groupes cultes locaux, le trio a enregistré en 2018 un premier album particulièrement réussi : « Into The Fade » qui mêle avec une grande intelligence noise et post hard-core à la Fugazi.

 

 

Tous ces groupes gravitent autour du Voodoo, incontestablement le meilleur bar rock de la ville qui outre son ambiance extraordinaire possède une salle d’une capacité de 300 personnes. Tous ces groupes s’y sont bien sûr déjà produits à de nombreuses reprises.
Ces nouveaux groupes ont tous en commun, à part Slomatics, de n’avoir que quelques années d’existence. C’est donc vraiment une toute nouvelle scène que l’on voit naitre sous nos yeux. Nul doute que dans les années à venir certains de ces groupes verront leur carrière exploser hors du Royaume-Uni.

Et nul doute également que nous n’en sommes qu’au début de la nouvelle vague des groupes de Belfast. Nous attendons déjà la suite avec impatience.

Pierre-Arnaud Jonard

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